par Yves PATTE

Peut-on penser que notre corps est fait pour un entraînement en salle, avec des mouvements isolés et répétitifs, comme on le trouve en musculation classique ? Plus généralement, peut-on penser que notre corps est fait pour notre mode de vie sédentaire, avec un minimum d’effort, peu exigeant en demande énergétique, avec une variation de mouvements limitée ? Sachant qu’à l’échelle de l’humanité, la sédentarité est récente, il importe plutôt de fonder notre entraînement physique sur notre bagage génétique antérieur.

Petit rappel. Il y a entre 7 millions et 1, 7 million d’années apparaissent les premiers hominidés, qui ont disparu mais qui sont les ancêtres de la lignée humaine (Toumaï, Australopithèque, etc.). C’est l’époque du Paléolithique archaïque. L’Homme apparaît en Afrique, à l’époque du Paléolithique inférieur, débuté il y a 3 millions d’années.

Le Paléolithique moyen (300.000 ans – 30 000 ans) voit la disparition de l’Homme de Neandertal et l’apparition d’Homo Sapiens (Cro-magnon), c’est-à-dire de l’homme anatomiquement moderne. Et l’homme moderne arrive en Europe durant le Paléolithique inférieur (30.000 ans – 10.000 ans).

Autrement dit, l’homme est le fruit, selon les experts, de 350.000 générations de chasseurs-cueilleurs. Durant tout ce temps (qui représente près de 90% de l’évolution humaine), la sélection naturelle s’est donc faite au profit de ceux qui étaient les plus aptes à survivre et se débrouiller dans un environnement potentiellement hostile, où il faut courir vite pour échapper à un prédateur ou pour attraper une proie; courir/marcher longtemps pour pister une proie, chercher de la nourriture ou de l’eau, ou encore migrer; être capable de se maintenir et de se déplacer en équilibre (rochers, arbres, etc.); porter de lourdes charges (nourriture, bois, arme, matériel) vite et/ou longtemps; sauter haut ou loin; faire preuve d’agilité pour se défendre, chasser, se déplacer en terrain accidenté, etc. On pourrait comme ça multiplier les exemples d’aptitudes qui étaient nécessaires au chasseur-cueilleur pour sa survie. Tout un ensemble d’aptitudes transmises durant 350.000 générations.

La sédentarisation ne commence à apparaître qu’à la période néolithique (9.000 av. J-C. – 3.300 av. J.-C.). La chasse et la pêche sont toujours présentes, mais sont remplacées petit à petit par une économie basée sur l’agriculture et l’élevage. Cette évolution est lente. La chasse et la cueillette restent le fondement de la survie durant longtemps. Pour preuve, l’apparition des premières villes, qui coïncide avec l’émergence de l’agriculture, se fait entre 3.500 ans et 1.500 ans av. J.-C., en Syrie, Egypte, Mésopotamie et dans plusieurs vallées, comme celle du Yangzi Jiang. Pourquoi cette coïncidence entre l’émergence des villes et de l’agriculture ? Parce qu’à partir du moment où les civilisations rurales ont été capables de produire des surplus alimentaires, une division sociale du travail pouvait être mise en place, avec l’apparition de fonctions artisanales, administratives, guerrières, etc.

Dans la région de Paris, on fait remonter les premiers habitats permanents entre 4.000 et 3.800 ans av. J.-C. Ce qui ne veut pas encore dire ville, ni agriculture et élevage complets. Les restes d’un village autour de Bercy remontent seulement à 400 ans av. J.-C. Autre exemple : lorsque les Anglais furent envahis par les Romains, en 43 après J.-C., ils étaient encore des chasseurs-cueilleurs. Selon les historiens, la ville de Bruxelles remonte à l’an 979. Il y a à peine plus de 1.000 ans…

La comparaison est simple, l’évolution humaine (et donc l’évolution de notre physique, de notre anatomie, de nos gènes, etc.) s’est faite durant 3 millions d’années en tant que chasseur-cueilleur, et seulement quelques milliers d’années (entre 5000 et 2000 ans selon les endroits) en tant que sédentaire, agriculteur et éleveur. Nous sommes encore génétiquement proches des chasseurs-cueilleurs, mais vivons (et mangeons) comme des agriculteurs-éleveurs. Et cela, dans le « moins pire » des cas, parce que la plupart d’entre nous (ici, en Europe, en Occident) ne vivent même plus comme des agriculteurs-éleveurs, mais comme des sédentaires, sans activités physiques, des travailleurs de bureau, d’intérieur, des non-manuels.

Résultats : excès d’insuline, diabète, obésité, hyper-tension, problèmes cardio-vasculaires, cancers, etc. Tous ces problèmes ont pour origine, à la fois notre alimentation (trop de graisse, de sucres rapides, etc.) et le manque d’activité physique.

En ce qui concerne l’alimentation, le régime « Paléo » se développe de plus de plus. Bien qu’original, il rejoint de nombreux autres régimes quant à la diminution des graisses saturées et des sucres raffinés. Mais au niveau de l’activité physique, les programmes d’entraînement basés sur notre génétique restent confidentiels. Le chasseur-cueilleur devrait être capable d’effectuer des efforts intenses et rapides, comme des efforts plus longs, en endurance ou en résistance. Les programmes d’entraînement classiques, que l’on trouve dans les salles de musculation commerciales sont en totale opposition avec ce mode de vie. On y pratique des mouvements d’isolation, mono-articulaires, à faible régime et répétitifs. Les séances sont généralement peu variées, trop longues. Et inefficaces ! Les pratiquants ne perdent pas autant de masse grasse qu’ils le désirent, ni ne prennent assez de masse maigre. Leur condition physique ne s’améliore pas. Ni leur capacité respiratoire.

Un entraînement physique s’inspirant de l’activité physique de nos ancêtres chasseurs-cueilleurs devrait donc être varié et intense. L’analyse de nos fibres musculaires montre que nos corps sont adaptés à des efforts de grande intensité. Nous devons nous entraîner dans une zone d’effort qui sollicite les fibres rapides, afin d’élever notre métabolisme basal. A ce niveau, le Crossfit est donc une proposition intéressante, puisqu’il inclut des mouvements poly-articulaires, fonctionnels, avec des charges lourdes, ainsi que des sprints, des sauts, des mouvements de gymnastique, à haute intensité, dans une grande variété, et dans un temps court.

Et l’ironie est que ce type d’entraînement, le plus naturel qui soit, est aussi le plus simple à mettre en oeuvre, puisqu’il ne nécessite que peu de matériel : des choses à soulever, à tirer, à déplacer; des choses à escalader; et un endroit pour courir (de préférence dehors, et à pieds nus…).